L'aviation civile française aura eu le triste privilège de tester les effets de la fameuse directive Bolkestein avant même que celle-ci ne soit imposée aux membres de l'Union, malgré les cris d'orfraie de certains : ainsi, de nouveaux prestataires de services estoniens, hongrois, lettons ou lituaniens vont pouvoir s'établir en France avec leurs règles. C'est vrai qu'un contrat de travail letton, ça doit changer du CDI qu'on connaît ! Ernest-Antoine en rêvait, Bolkestein va le faire… si on laisse faire !
Tout le monde l'a constaté, la libéralisation du transport aérien (traduisez par bolkesteinisation…) a déjà permis qu'une entreprise lituanienne effectue une ligne intérieure française pour le compte d'une entreprise danoise affrétée par une société portugaise, elle-même subventionnée par l'État français.
Et cela sans pour autant que ce dernier ne dispose de la faculté de contrôler la sécurité ou la qualité du service fourni, les administrations d'origine des sociétés intervenantes en cascade étant seules compétentes pour vérifier l'activité. De même, au plan social, c'est bien selon les règlements du Portugal que l'affaire se traite.
En tant que "bêta-testeurs" de ce néolibéralisme sans frontière, les professionnels de l'aviation civile doivent exprimer aux autres branches de l'économie ce qu'est la réalité d'une Europe qui dévore le social avec une boulimie sans limite : nos homologues de la marine marchande n'ont pas eu le temps de faire passer leur message de détresse avant de disparaître définitivement du paysage économique, tentons de faire en sorte que notre message à nous soit entendu.
La consultation en vue de la ratification par la France d'un traité, qui poserait les bases d'une constitution européenne, arrive sans surprise dans une absence contrôlée de débat national.
S'il est question quotidiennement de "Première Compagnie" et autre "Star Académie", on entend bien peu de choses censées sur la constitution et sur la directive Bolkestein, deux textes qui concernent pourtant une population bien plus importante – quantitativement – que les seuls téléspectateurs de ces chef-d'œuvres de la pensée télévisuelle. Qui a dit panes et circenses ?...
On a bien compris, ça et là, qu'il fallait que le "oui" l'emporte coûte que coûte, afin que les marchés puissent profiter d'un essor que d'aucuns estiment plutôt artificiel, et dans le but de faire payer cette croissance factice à ceux qui en seront de facto exclus, notamment par la délocalisation de leur emploi.
Ainsi, dans le seul secteur du transport aérien, les ravages de la délocalisation sauvage sont perceptibles avant même que le premier électeur ne se soit prononcé sur cette constitution : exit Air Lib, Air Littoral, Aéris et les autres, tout est remplacé par du Aerocondor, du City Jet, du Air Atlanta et du Icelandflug, quand ce n'est pas du Flash Airlines ou du Luxor Air, le tout dans des conditions techniques qui font désormais des pages entières dans la presse généraliste, sans que cela n'émeuve personne.
Au prochain crash, on dira qu'il s'agit d'un "regrettable accident sur lequel le ministre a demandé que toute la lumière soit faite", on ajoutera que, dans le cadre de l'enquête, "la France collaborera – si besoin – avec l'État d'immatriculation de l'appareil", en oubliant bien vite de préciser que toutes les conditions étaient hélas réunies pour que cet accident survienne. On promettra une stèle aux familles des victimes, et on continuera de vendre des avions à ceux qui auront conduit ces victimes au fond du trou, pour la seule nécessité d'un plus grand profit de quelques voyagistes aussi inconscients que récidivistes, ou tout simplement parce que la vente d'un avion pèse très lourd dans la balance commerciale qui a une tendance naturelle à pencher du mauvais côté, surtout depuis qu'on ne produit plus rien ici.
Pourtant, si cette Europe du business voit le jour, rares seront les électeurs qui pourront bénéficier, en tant que citoyens, de ces nouvelles donnes économiques qui nous promettent un enrichissement toujours plus important et toujours plus rapide. Et qui, accessoirement, nous imposent des épreuves intolérables comme celle de Charm El-Cheikh. Mais étrangement, l'État français semble persister à nous vendre cette vision "brazilienne" du futur, un futur qui sera probablement basé en Lituanie ou non loin de là, dans quelque "pays émergeant" qui attire la foule des investisseurs par des salaires moyens voisins de 300 euros. Une situation qui durera tant qu'un pacte de stabilité économique liera ces pays au reste de l'Union.
Tant qu'il s'agissait de Moulinex ou de Metaleurop, de sidérurgie ou de textile, les "citoyens consommateurs" que nous sommes ne voyaient pas le danger approcher. Par exemple, au début des années 80, la Gauche au pouvoir avait décidé de se débarrasser de toute la sidérurgie, plutôt que de la moderniser. Nous importons désormais l'acier que nous ne produisons plus, et l'entrepreneur indien qui a repris cette activité vient d'entrer dans le classement des plus grosses fortunes mondiales, et il vient d'y rentrer directement à la 3ème place. En attendant, nous achetons au prix fort sa production relativement médiocre, mais nous n'avons plus le choix, celui-ci a été fait il y a plus de 20 ans par des politiciens qui espèrent que les braves moutons que nous sommes auront la mémoire courte.
Aujourd'hui, dans le seul secteur du transport aérien, la menace libérale pèse directement sur les emplois de Britair, et bientôt de Regional, juste sous les fenêtres de la grande maison Air France, sans que rien ne puisse arrêter cette fuite en avant vers le moindre coût. Même le "syndicat majoritaire" a officiellement abandonné son intérêt pour le secteur dit "moins de 100 places", qui est en fait celui des feeders d'Air France. Le syndrome de l'actionnaire a gagné une partie de la population des pilotes, qui regarde désormais se noyer ses collègues et amis du transport régional, sans exprimer l'ombre d'un petit geste de solidarité, un mot qui n'est pas compatible avec les objectifs boursiers du titre Air France.
Mais combien de temps encore avant que le feu ne gagne tous les étages de l'édifice Air France ? Quel sera l'imbécile qui se croira à l'abri au sommet de cette "tour infernale" dont les fondations économiques (la valeur réelle de l'entreprise comparée à la valeur de sa capitalisation boursière) sentent déjà très fortement le brûlé ?
Les politiciens de tous bords persistent pourtant à tenter de nous faire valoir que le "oui" n'apporterait rien de mieux aux citoyens, mais que le "non" serait bien pire que le "oui". Quel pourrait bien être l'intérêt de faire confiance à ceux qui, par leur gestion catastrophique, ont conduit à autant de désastres économiques dans l'aviation civile comme dans les autres secteurs de l'économie ?
L'aviation civile est "tenue" par l'UDF, du ministère au CSAM en passant par certaines directions de compagnies. Quand on relit, avec le recul, le bilan d'Air Littoral, on a du mal à croire que des électeurs pourraient suivre les conseils pro-européens de Marc Dufour désormais déguisé en "candidat permanent UDF", juste après avoir conduit une compagnie aérienne dans un mur dont l'épaisseur a été révélée par le rapport Gaudino, alors qu'Air Littoral avait pourtant les moyens et l'espace de sa survie.
Que penser du CSAM, dont le président est sénateur de la Manche, et qui dans son immense clairvoyance nous vantait les mérites d'un Mario Palmonella dont les comptes étaient pour le moins hallucinants, faisant perdre un temps précieux à l'opération de la dernière chance pour la survie de la même Air Littoral ?
Que penser du ministre des Transports, qui s'est (presque) laissé séduire une première fois par Eric de Vlieger quand ce dernier promettait de chuchoter le mot magique ("Airbussss") au creux de son oreille ministérielle, et qui surtout lui a confié par la suite l'exploitation de lignes intérieures françaises, exploitation (subventionnée par des fonds publics) dont on connaît aujourd'hui le résultat, alors que les avions sont repartis chez leur constructeur ATR, et que la police néerlandaise est loin d'en avoir terminé avec le sauveur présumé d'Air Lib dans le cadre d'affaires de droit commun ?
Pourtant, chacun de ces messieurs, dans leur circonscription respective, promettra à ses électeurs les monts et les merveilles d'une Europe qui imposera que l'on ferme encore plus de compagnies françaises, avec ce que cela implique en matière d'emplois, mais qui imposera également la fermeture d'hôpitaux, d'écoles, de commerces et d'industries, etc., c'est-à-dire le tissus économique sur lequel se dessine depuis deux siècles, et petit à petit, notre aspiration collective à une vie qui ne pourra jamais se limiter aux seules considérations économiques qui animent désormais notre classe politique, de gauche comme de droite.
L'ensemble de la population française ne sera pas constitué de banquiers et d'assureurs, qui seront les seuls à tirer un réel profit de cette constitution. Le monde du travail ne pourra se résumer à ces deux branches, même si elles affichent déjà des résultats exceptionnels quand le reste de l'activité montre des signes inquiétants, comme si on faisait plonger les entreprises traditionnelles pour mieux justifier leur restructuration.
Pourtant, la constitution proposée ne parle que de cela : argent, consommation, marché... autant de libertés d'imposer tous les produits et leurs dérivés dans tous les pays, à n'importe quel prix, y compris social.
Il n'est inscrit nulle part que nous disposerons du droit réel de travailler et de vivre ailleurs que là où on nous l'imposera pour des raisons économiques, sauf à vouloir rejoindre le quart-monde qui vit déjà dans notre pays, et qui est hélas le seul monde qui devrait connaître une croissance soutenue dans nos démocraties visiblement trop sociales pour les entrepreneurs internationaux. Il est bien plus question de mobilité (et de flexibilité) du travail, dans ce traité, que de qualité de la vie et de respect des cultures, et c'est là un signe qui ne trompe pas.
Pour revenir au petit monde du transport aérien, il reste un faible espoir de sauver Britair et Regional du chaos, et d'essayer de faire en sorte qu'elles ne soient pas remplacées par n'importe quel City Jet ou Aerocondor ou Exel : exprimer clairement que nous préférons que ces compagnies françaises existent encore, quitte à ce que les bénéfices de certains autres soient un peu moins élevés que si on remplaçait tout ce qui vole par des avions immatriculés en Lituanie, à Malte, en Islande ou en Irlande.
Il faut désormais avoir le courage de dire à ces messieurs que si la Lituanie est leur nouvel Eldorado économique et fiscal, rien ne les empêche d'aller y vivre, mais qu'ils devront y aller sans nous.
Il est temps aussi que les "simples fonctionnaires" de la DGAC se désolidarisent de leur direction : avant qu'ils ne s'en rendent compte, ils seront les prochains inscrits sur les listes des "délocalisables", tant ils seront inutilement onéreux, quand il ne restera plus aucune compagnie basée en France. Déjà le ministère a enfin compris que la DGAC rêvait de devenir un État dans l'État, et prend ses distances avec la poignée de fonctionnaires qui ont la mainmise sur l'administration de tutelle.
Il semble que chaque corporation soit en train d'entreprendre une démarche similaire, afin que le "non" à cet avenir mercantile soit entendu dans tout le pays. Encore une fois, ce ne sont plus seulement les mineurs et les ouvriers à la chaîne qui tirent la sonnette d'alarme, mais aussi ceux qui enseignent à nos enfants dans nos écoles, ceux qui soignent nos parents dans les hôpitaux, et bien entendu nos amis et nos collègues qui ont déjà perdu leur emploi.
La France est le berceau de l'aviation civile mondiale, faisons en sorte qu'elle ne devienne pas le cimetière du transport aérien.
NB : vous pouvez participer au débat Constitution / Aviation Civile dans nos forums en cliquant ici. Un sujet très intéressant sur la directive Bolkestein est également disponible en cliquant ici.
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