La présentation du rapport final égyptien marque le terme strictement aéronautique de cette catastrophe, qui va désormais être abordée - au plan des responsabilités - par la Justice.
L'enquête accident n'étant pas nécessairement prise en compte par les magistrats, qui se font leur propre idée des événements ayant conduit à l'accident, on peut se demander à quoi peuvent bien servir les enquêtes conduites par les Aviations civiles.
L'annexe 13 de l'OACI est claire à ce sujet : l'objectif affiché est de tirer les enseignements d'un accident, afin d'améliorer la sécurité, au point qu'il soit permis d'espérer qu'un tel accident ne se reproduise plus.
En partant de ce voeu pieux, est-il permis d'espérer - à la lecture du rapport égyptien - que l'accident de Flash Airlines ne se reproduira plus, notamment parce qu'il est certain que des mesures correctives adaptées seront mises en oeuvre ? Deux ans après la catastrophe, l'objectif fixé par l'annexe 13 de l'OACI a-t-il une chance d'être atteint ?
Bien entendu, nous avons depuis longtemps déjà exprimé nos doutes et nos frustrations : notre regard sur l'accident de Charm el-Cheikh est malheureusement très différent de celui de l'Aviation civile égyptienne.
En premier lieu, il conviendrait de balayer devant notre porte, et de nous demander s'il nous est toujours possible d'acheter ces voyages certes peu chers, mais ô combien risqués. De ce point de vue, et malgré une commission d'enquête parlementaire dont les conclusions sont affligeantes, il faut admettre que ces voyages à bord d'avions exploités selon des normes qui nous sont étrangères sont toujours en vente libre au coin de nos rues.
Pour résumer, on peut constater que les voyagistes sortent indemnes de cette tragédie : un récent décret les autorise même à maintenir le flou quant à l'origine des prestataires qu'ils ont retenus pour effectuer le transport aérien.
Ainsi, en surfant aujourd'hui sur l'Internet, nous avons pu "acheter" 8 jours et 7 nuits en Turquie, hôtel 4 étoiles normes locales, avec l'aller-retour par avion (sans que l'on ne puisse jamais savoir le nom de la compagnie) pour 139 euros par personne.
De même, nous avons pu acheter 9 jours et 7 nuits en pension complète, activités incluses, et 17 heures d'avion pour se rendre en République Dominicaine, moyennant une somme forfaitaire de 390 euros par personne.
Qui peut imaginer que ces prix n'impliquent pas un grand nombre d'impasses et de renoncements sur les prestations ? Pour ne parler que de la partie qui nous concerne directement, qui peut oser soutenir qu'il est possible de faire voler des avions en toute sécurité à ces prix-là ?
Au cours de notre navigation, à aucun moment les voyagistes concernés prévenaient de l'absence de recours en cas de problème. A aucun moment une norme venait certifier le produit proposé, alors que pour toutes les autres industries, le sigle "CE" indique au consommateur que le produit est commercialisable au sein de l'Union Européenne.
Pour quelle raison les voyages et le transport aérien sont les seuls produits échappant à cette règle ?
Cette absence de norme et de standard, cette possibilité de vendre tout et n'importe quoi, c'est bien là que se situe la genèse de la prochaine catastrophe aérienne qui ne manquera pas de se produire.
Mais quand on continue d'examiner la chaîne qui conduit à l'accident de Charm el-Cheikh, on s'aperçoit que d'autres thèmes importants ne seront pas même abordés par l'Aviation civile égyptienne.
Par exemple, comment l'Egypte peut-elle expliquer la possibilité offerte à ses compagnies de nommer un commandant de bord qui n'aurait aucune expérience dans la classe d'avion utilisé ? S'interroge-t-elle sur les conditions de la formation du commandant du vol FH604 ? A-t-elle seulement remarqué que ce dernier n'avait pas effectué de "stage commandant de bord" au sein même de la compagnie ? L'Aviation civile du Caire a-t-elle seulement noté que la compagnie n'appliquait pas les procédures prévues par le constructeur ? Est-elle en mesure d'expliquer les raisons pour lesquelles le copilote n'a pas repris les commandes alors qu'il s'agit d'une procédure largement documentée ? Subsidiairement, l'Egypte considère-t-elle qu'un copilote est un pilote à part entière ? A partir de quel moment celui-ci dispose-t-il de la faculté de reprendre les commandes ?
Puisque personne ne nous demandera nos conclusions sur l'accident de Charm el-Cheikh, les voici : les Égyptiens n'ont rien compris à ce qu'il leur était arrivé, ce qui signifie en langage clair qu'aucune mesure corrective adéquate ne sera jamais prise. Un autre accident du même type est en conséquence aussi prévisible qu'inéluctable : il ne manque qu'un fait générateur anodin pour qu'il survienne.
Puisque personne ne nous demandera nos recommandations suite à l'accident de Charm el-Cheikh, les voici : dites à tous ceux que vous aimez de rester à l'écart de ces tentations de voyages vraiment pas chers, ces horizons lointains pour quelques euros, ce sable fin que l'on imagine à portée de main dès qu'il est à un "prix défiant toute concurrence". Ces voyages-là sont vendus par des gens qui n'imaginent pas à quel point ils mettent en danger la vie des autres, confortés dans leur témérité aveugle par un législateur qui cède à leurs pressions et qui, plus simplement, brille par son absence.
Dites à ceux que vous aimez que vous n'avez pas envie de vous retrouver dans une association de familles de victimes, car c'est la seule perspective offerte par les autorités françaises qui ont fait des choix clairs : vendre des avions plutôt qu'assurer la tutelle de nos compagnies, qui en conséquence disparaissent une à une.
Nous avons baissé les bras face aux affairistes sans vergogne qui ont transformé le transport aérien en une industrie qui ne s'occupe que de transporter des masses tout en assurant des marges instantanées "suffisantes" et un risque qu'ils qualifient eux-mêmes "d'acceptable".
A la lecture des recommandations égyptiennes, on comprend bien que les 143 morts du vol FH604 font partie de ces morts "acceptables" pour l'industrie et l'Aviation civile du Caire, qui semblent croire que l'accident était inévitable, puisqu'ils lui ont trouvé une cause imprévisible, irrésistible et irréversible.
Alors, tout simplement, dites à ceux que vous aimez de passer leur chemin quand ils voient une agence de voyage qui leur proposerait d'aller plus loin pour "encore moins cher", car pour les prochaines victimes, celles de l'été prochain et celles de tous les accidents à venir, il est déjà trop tard.
publié le 2006-03-27 09:06 par EuroCockpit.
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