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Europe Airpost est à vendre

Nombre d’entre nous apprécient la quiétude de la nuit qui arrive quand s’échappent à l’Ouest les derniers rayons d’un soleil trop occupé ailleurs.
 
Cap à l’Ouest, et "Courrier Sud"...
 
À ces instants magiques, les souvenirs de nos lectures adolescentes reviennent parfois, évoquant les exploits d’aviateurs obsédés par la nécessité de prouver au monde que le transport aérien serait un jour assez fiable pour pouvoir transporter les hommes.
 
L’idée était simple et folle à la fois, entière et sans détour : cette fiabilité-là, il faudrait la développer en vraie grandeur, en transportant le courrier chaque jour un peu plus loin, avec une ponctualité chaque jour un peu plus grande.

L'aéropostale était née.
 
Ce qu’ils ont fait parfois - ils l’ont juré - aucune bête au monde ne l’aurait fait.
 
Si nous sommes devenus pilotes, c'est un peu grâce à ces héroïsmes littéraires qui s’inspiraient d’aviateurs exceptionnels, entièrement voués à une mission qui l’était toute autant, et qui proposait l’évidente nécessité de raccourcir les distances pour unir les hommes, en sachant toujours aller à leur rencontre. Les généraux voulaient des avions pour la guerre, ces aviateurs les imaginaient déjà volant pour la paix des Hommes.

L’Aéropostale a connu ses heures de gloire, ses grandes joies mais aussi ses grandes peines. Il est certain que Didier, Raymond, Henri et tous leurs collègues n’avaient pas des conditions de travail des plus faciles. À cette époque, seul le résultat comptait : la ligne devait passer, et elle passait.
 
Les machines n’étaient pas fiables, les navigations l’étaient encore moins. Les météos souvent épouvantables à ces altitudes difficiles imposaient le défi permanent, subtil équilibre entre le possible et l’improbable, autant de nuances qui prenaient leurs vraies dimensions quand il s’agissait de s’aventurer là-haut, dans la Cordillère, avec des avions théoriquement incapables d’y aller. Le bilan est lourd : un mort tous les 160 km de ligne, mais un moyen de communication que personne ne pourrait remettre en cause aujourd'hui.
 
Combien sommes-nous à penser parfois à ces héros des récits de notre enfance, quand la nuit inonde nos cockpits modernes et confortables, alors qu'à l'Ouest s’embrasent nos horizons toujours plus lointains ?
 
La postale, et la très haute idée que nous gardons de la postale de nuit, c’est aussi et surtout la mémoire collective de l’aviation civile mondiale. C’est à la fois le berceau et le sanctuaire de La Connaissance. C’est le socle fondateur d’une activité humaine aujourd’hui banalisée, mais dont la maturation n'aura pas été sans douleur.
 
Et puis, la postale de nuit restait le passage obligé d’une carrière à Air France, anciennement compagnie nationale et fleuron d’une aviation civile sans cesse plus fiable et plus précise, comme l’avaient prévu - et souhaité - les anciens.
 
La saucisse qui grillait à l’escale, c’était pour le folklore. Mais dans les postes, ça travaillait dur, les yeux vissés aux aiguilles. Certes, ce n’était pas tous les jours OPS1 ou ISO, et il fallait toujours "aller voir". Mais ça finissait toujours par poser, et pourtant les gratte-papiers n'étaient pas encore admis dans notre monde.
 
Et puis, nous avons peu à peu tourné le dos à la légende, comme si elle devait freiner nos ambitions - techniquement légitimes - d’une modernité s’affichant sur tubes cathodiques, commandée par mini-manche et auto-manette. Désormais, nous sommes pilotés par des business plans, nous sommes bardés d'ingénieurs, et nous gérons du documentaire. Les comptables nous imposent d'embarquer presque autant de papier que de carburant pour faire voler nos avion.
 
Mais la postale de nuit, fille spirituelle de la Compagnie Générale Aéropostale de 1927 (*), restait tout de même notre fierté collective, et les équipages y portaient bien haut l’écharpe blanche. Plus que tout autre trésor, ils gardaient intact pour les générations futures l'esprit des Daurat, St Ex, et tous les autres célèbres ou inconnus qui étaient passés par là, et qui n’avaient pas oublié d’apprendre aux suivants les valeurs essentielles de l’aviation : le courage et l’humilité.
 
Et puis Air France a abandonné la postale de nuit pour des considérations pécuniaires. Fait du hasard, c’était à peu près à l’époque où elle abritait des employés fictifs au profit des principaux partis politiques. Mais ces considérations pécuniaires-là ne choquaient personne : on préféra se séparer de la postale de nuit tout en gardant les employés fictifs qui coûtaient pourtant bien cher.
 
Aujourd’hui, en marge d’une compagnie "Europe Airpost" qui est mise en vente parce que La Poste souhaite "se recentrer sur le rail", ce sont principalement les Irlandais qui assurent le transport par avion de notre courrier.
 
La compagnie irlandaise Air Contractors devrait aligner quelques ATR 72 de plus, à côté des deux Airbus A300 B4  qui tournent depuis quelques années, alors qu’il était prévu qu'ils ne restent que "quelques mois à peine".
  
En bradant le travail et la mémoire de Didier Daurat et de ses amis aux Irlandais, probablement pour des queues de cerises, les politiciens auront réussi à démonter le socle fondateur de nos valeurs aéronautiques. Un "actif" - comme ils disent - qui n’a pas de prix, mais qu’ils ont quand même vendu.

Corps et âme.
 
Il n'aura donc fallu qu'une demi-génération de ces comptables pour balayer définitivement le plus noble symbole de l'aviation civile mondiale. Ces Énarques du chiffre, qu'on imagine chaussés de leurs épaisses lunettes qui leur servent également d'œillères, pensent qu'ils peuvent impunément faire un choix entre patrimoine universel et rentabilité à court terme. Un patrimoine vendu par des incultes qui s’enrhumeraient probablement au premier courant d’air rencontré sur un tarmac aussi désert que glacial un soir d’hiver.

Vendu par des bureaucrates qui - soyez-en certains - n’auraient pas le courage de regarder la nuit en face tant elle peut être noire et profonde dès qu’on la voit d'un cockpit, alors qu’il faut pourtant s’imposer à elle pour que passe la Ligne.
 
Ces gens-là auront la peau du mythe qui incarne les valeurs qu’ils ne portent pas en eux : le courage et l’humilité. Ils confirment la fin officielle de l’aviation civile telle que nous l’avons rêvée, et telle qu’elle nous a fait rêver.
 
En moins de 10 ans, ces cuistres assis bien au chaud auront réussi à enterrer le souvenir de ces grands aviateurs. Ces hommes exceptionnels pensaient pourtant pouvoir reposer en paix, au moins dans la mémoire collective, après avoir vaincu toutes les idées reçues, après s’être battu contre toutes les montagnes et tous les océans du monde, pour quelques lettres transportées à destination, aidés dans cette œuvre pacifique par tous les autres compagnons exerçant les métiers fondateurs de la grande famille de l’aviation civile.
 
Notre mission était pourtant simple : elle consistait à garder les clefs du Temple, et d’en interdire l’accès aux pillards, qu’ils soient déguisés en ministres des Transports, en présidents d’Air France ou en comptables. C’est avec la même humilité et le même courage qu’il nous faut constater que nous avons échoué.
 
Puissent les anciens nous pardonner d’avoir vendu nos âmes d'aviateurs - et leur mémoire - aux Irlandais.

Pour des queues de cerises.




(*) c'est en 1991 que "La Postale" de nuit (descendante spirituelle de L'Aéropostale de 1927) a été abandonnée par Air France, qui l'exploitait depuis 1947. La Postale de nuit a été remplacée par la "SEA", puis par "Europe Airpost" en 2000. Commencée entre Toulouse et Barcelone, le 25 décembre 1918, l'aventure s'est définitivement arrêtée à Toulouse, au matin du 15 janvier 2000...

publié le 2007-02-03 10:15.

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